Entretien TSA avec Soufiane Djilali, président de jil jadid

Vous avez lancé l’idée d’un jumelage entre une présidentielle et un processus constituant. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Depuis le début du mouvement populaire, il s’est posé une question d’évidence. Le régime Bouteflika étant fini, le président lui-même ayant démissionné, tout le monde s’accorde à dire que l’Algérie ne peut plus fonctionner avec l’ancien système. La question est de savoir comment construire un nouveau système ?

Il y a eu deux grandes propositions qui ont été formulées. La première, soutenue par une partie de l’opposition mais également par une partie du pouvoir, vise à organiser rapidement une élection présidentielle. Ensuite, ce sera au nouveau président élu d’entamer les pourparlers et les réformes nécessaires.

Les autres estiment qu’avant d’aller vers une élection qui risque d’entrainer un changement de personnes sans modifier la nature du système, il faudrait commencer par changer le système et ensuite entrer dans un processus électoral, une fois la nouvelle architecture des institutions établie.

Les deux propositions ont à l’évidence des avantages et des inconvénients. Si on s’en tient simplement à l’aspect pratique, l’élection présidentielle ou l’élection d’une assemblée constituante demanderaient de toute façon une première étape, celle de revoir le processus de l’élection. On ne peut pas élire une constituante ou un président sans avoir changé la loi électorale, la loi sur les partis, la loi sur les médias. Cela nécessite un laps de temps durant lequel il faudrait négocier ces changements. Y compris, comme point essentiel, la commission indépendante qui doit gérer les élections, dans tout le processus, de façon indépendante de l’exécutif.

Si on organise directement une élection présidentielle, il y a un avantage : le processus est plus facile à gérer et les Algériens vont finir, sans doute au second tour, par s’entendre autour d’une figure qui deviendrait consensuelle, parce qu’élue et qui aura toute la légitimité. Ce président de la République donnera l’immunité à l’État algérien, puisque actuellement nous sommes dans une situation de vide et de complication. L’inconvénient est que le pays n’a aucune garantie que le système va changer avec l’élection d’un nouveau président de la République.

C’est là qu’intervient la seconde proposition. Pour la rendre pratique et réaliste, il faudrait procéder à l’élection d’une assemblée constituante. Mais cette élection est difficile à gérer. En effet, comment gérer près de 500 élus à travers le territoire national, avec une société politique éclatée, où il n’y a pas de parti majoritaire. Il y aura une telle diversité dans cette assemblée qu’il sera très difficile de trouver rapidement un consensus. Une assemblée constituante totalement diverse, multiple et sans parti politique majoritaire, dans un pays sans président de la République, nous mènerait vers un désordre. En sus, une constituante demanderait un laps de temps trop long, de 2 ou 3 ans. Durant cette période, qui va gérer le pays ?

De là est venue cette idée selon laquelle le mieux est de s’engager sur les deux propositions.

Concrètement, comment les choses vont se présenter ?
L’idée est de commencer par l’élection d’un président de la République. C’est beaucoup plus simple, mais avant l’élection, il faut que l’ensemble des partis politiques et des candidats s’engagent à opérer, juste après l’élection présidentielle, une législative anticipée.

La nouvelle assemblée donnerait d’un côté un gouvernement et donc les affaires du gouvernement fonctionneraient de la manière la plus légitime, et en même temps le président de la République ouvre le chantier d’un processus constituant, c’est-à-dire qu’il donnerait un projet à cette assemblée qui en débattra et au bout du compte on irait vers un référendum pour que la constitution soit définitivement adoptée au nom du Peuple et non pas au nom d’un président ou de quiconque.

Cela donnerait quoi sur le plan politique ?
D’abord, ça enlèverait un affrontement avec le pouvoir et qui serait inutile. Parce que le pouvoir et notamment l’institution militaire propose des présidentielles le plus vite possible. On peut critiquer et dire qu’ils veulent installer un président qui leur soit acquis, mais on doit faire attention quant au fait que l’institution militaire ne peut pas assumer la gestion politique du pays trop longtemps. Et donc, quelque part c’est légitime de dire faites une élection présidentielle et soulagez-nous, nous avons d’autres priorités. Par conséquent, il n’est pas bon de s’engager dans un rapport de force et une contradiction systématique. Aussi, un président de la République qui serait élu dans les normes démocratiques va permettre un changement rapide du personnel politique, et en même temps ça va donner toutes les assurances à la partie de l’opposition qui veut le changement de la constitution.

À partir du moment où tout le monde s’engage à prendre en charge cette revendication, cette partie de l’opposition – je pense qu’actuellement c’est l’Alternative démocratique qui porte ce projet-, va avoir l’assurance et la garantie de faire aboutir son projet aussi. Tout le monde gagnera et on recréera un consensus dans le pays. Aller vers un bras de force fera qu’une partie va être marginalisée.

Avez-vous eu des échos par rapport à votre initiative ?
On parle de cette idée depuis pratiquement deux mois à travers les réseaux de la société civile et dans nos rencontres avec les politiques. Nous avons, depuis très longtemps, sensibilisé beaucoup de monde sur cet aspect. Je pense qu’il n’y a aucune opposition à cette idée. Je pense que tout le monde est d’accord que l’Algérie a besoin de réformes institutionnelles très profondes, même ceux qui souhaitent des présidentielles. Je pense que tout le monde est prêt à s’engager sur cette voie.

En avez-vous parlé avec l’Alternative démocratique ?
Au sein de l’Alternative démocratique je crois qu’ils étaient plutôt déterminés à défendre leur proposition. Cela se comprend, c’est légitime. Mais à un moment donné, je crois que tout le monde doit faire des concessions et je n’imagine pas que des partis démocrates refusent qu’on parle démocratiquement de solutions tout à fait défendables.

Pensez-vous qu’au sein de l’Alternative démocratique, il pourrait y avoir une concession de la part de certains partis qui défendent l’idée de la constituante ?
J’ai eu à rencontrer les représentants du FFS avant la rencontre du 26 (juin). On en avait parlé longuement et ils ne m’ont pas semblé refuser systématiquement. Ils défendent leur projet- c’est leur droit et ça se comprend parfaitement-, mais ils ne m’ont pas semblé bloqués. Ils souhaitent trouver une solution pour tout le monde.

De la même façon, j’ai eu à discuter avec d’autres partis de l’Alternative. La réunion du 31 août est une très bonne occasion pour en parler et si Jil Jadid est invité, on défendrait cette position afin d’aller vers quelque chose de consensuel, sans que chacun ne se sente perdant.

Tout le monde sera gagnant, puisqu’en fin de compte ce que nous souhaitons est qu’il y ait un État de droit, des institutions légitimes et équilibrées, une justice indépendante, un rééquilibrage des pouvoirs en faveur de l’Assemblée nationale et une réduction des pouvoirs exorbitants du président de la République.

Aujourd’hui, on est face à deux initiatives de dialogue, celle portée par le Panel de Karim Younès et celle défendue par les Dynamiques de la société civile et les partis politique. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que les deux initiatives ont leur raison d’être. Avec le Hirak, les Algériens ont refusé d’entrer dans un dialogue direct avec le pouvoir (la tentative de dialogue d’Abdelkader Bensalah a été rejetée, NDLR). Donc, il y a eu cette idée de mettre en intermédiaire une commission formée de personnalités qui peuvent être proches du pouvoir et en même temps qui peuvent parler avec l’opposition. Je crois que c’est ce rôle qui a été dévolu au Panel M. Karim Younès.

D’autre part, la société civile est en train de jouer un rôle fondamental, notamment après la réunion hier (samedi 24 août) de concertation des Dynamiques de la société civile avec les partis politiques. À cet effet, je tiens à remercier et à saluer la société civile car par sa position neutre, elle a réussi la gageure de rassembler pratiquement l’ensemble des courants politiques sans exclusive et de personnalités politiques ou issues du Hirak. Elle essaye d’ouvrir une perspective d’une position commune pour l’ensemble de l’opposition qui représente peu ou beaucoup ou en tout cas une partie du Hirak.

Hier, on a décidé de donner mandat à cette société civile de continuer de préparer une conférence nationale et de faire la synthèse des différents documents des différents partenaires, et de trouver une voie médiane qui sera portée par l’ensemble de l’opposition. Et si l’on aboutit à cela, le contact avec le pouvoir pourra se faire directement ou par l’intermédiaire du panel de Karim Younès. L’essentiel est que l’opposition aura pris une position forte, homogène, cohérente et consensuelle.

Quel est votre commentaire par rapport aux restrictions dont sont victimes les médias et notamment électronique à l’instar de TSA bloqué depuis plus de deux mois ?
C’est inacceptable. Il faut que le pouvoir comprenne, d’abord qu’aujourd’hui l’information ne peut être ligotée. Deuxièmement, il est préférable de laisser fonctionner des organes institutionnalisés qui sont reconnus et qui ont une image à défendre au lieu de laisser fleurir de petits sites d’informations incontrôlables et une information truffée de rumeurs et de fake news.

Je préfère avoir affaire à un organe opposé à moi et qui est sérieux que de laisser l’information exploser sur les réseaux sociaux de manière totalement irresponsable et où elle pourrait apporter des dégâts incommensurable.