CRISE DE LA PRODUCTION DES VIANDES EN ALGÉRIE : UN ÉCHEC STRUCTUREL DÉSORMAIS RECONNU.

CRISE DE LA PRODUCTION DES VIANDES EN ALGÉRIE : UN ÉCHEC STRUCTUREL DÉSORMAIS RECONNU.

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CRISE DE LA PRODUCTION DES VIANDES EN ALGÉRIE :
UN ÉCHEC STRUCTUREL DÉSORMAIS RECONNU.

Je pense que nous avons été nombreux à suivre le discours du président de la République devant le Parlement. Pourtant, une seule déclaration a réellement retenu mon attention : la reconnaissance explicite de l’échec de la production nationale de viandes, et plus particulièrement de la viande ovine.
Honnêtement, cette franchise m’a surpris.

Rares sont les moments où un constat aussi direct est posé au sommet de l’État, sans détour ni euphémisme. Lorsque le président reconnaît cet échec, il ne s’agit ni d’une exagération ni d’un accident conjoncturel, mais bien de l’aveu tardif d’un dysfonctionnement profond, ancien et structurel.

J’écris ces lignes avec la précieuse collaboration, sous le contrôle et l’éclairage rigoureux d’un spécialiste du domaine agricole et agroalimentaire. Ce sujet est trop sérieux pour être traité à coups de slogans ou de justifications simplistes. La réalité est implacable :

l’Algérie ne parvient pas à produire suffisamment de viandes pour couvrir ses besoins, ce qui la rend dépendante des importations, vulnérable à la spéculation et exposée à de fortes perturbations, notamment à l’approche des fêtes religieuses.

Un problème qui ne date pas d’hier
L’échec n’est pas celui d’une seule filière, mais celui d’un système entier. Depuis des décennies, l’élevage en Algérie souffre d’un manque criant de vision stratégique. Les politiques publiques oscillent entre improvisation, mesures ponctuelles et annonces sans suivi. Résultat : aucune filière viande n’a atteint le niveau de maturité nécessaire pour assurer durablement l’autosuffisance.

1/ Le coût exorbitant de l’alimentation animale.
L’un des principaux freins réside dans le prix élevé et instable des aliments de bétail. L’Algérie dépend massivement de l’importation du maïs, du soja et d’autres intrants, la production locale étant largement en deçà des besoins, notamment en orge et en maïs. Cette situation s’explique principalement par des facteurs pédo-climatiques (dégradation des sols, sécheresse endémique) mais aussi par un manque de coordination entre les chambres d’agriculture et les éleveurs, en particulier les petits producteurs.

À cela s’ajoutent des changements réglementaires ayant instauré un quasi-monopole de l’Office national des aliments du bétail (ONAB), qui, selon toute vraisemblance , ne dispose ni de la taille ni de la capacité logistique nécessaires pour gérer des flux aussi importants.

La conséquence est directe : une hausse significative des coûts de production, rendant la viande locale quasiment inaccessible pour une grande partie de la population.

2/ Absence d’organisation et de structuration des filières.

La filière ovine, en particulier, demeure profondément désorganisée. Il n’existe pas de chaîne intégrée solide allant de la production à la commercialisation.

L’éleveur est souvent isolé, sans protection face aux intermédiaires, sans visibilité sur les prix et sans accompagnement technique durable.
Manque de soutien technique et de professionnalisation.

L’élevage moderne repose sur des compétences précises et des équipements adaptés : sélection génétique, suivi vétérinaire, gestion sanitaire, optimisation du rendement alimentaire. Or, le transfert de savoir-faire reste insuffisant, les services d’encadrement sont faibles et la formation continue quasi inexistante pour une grande partie des éleveurs.

À cela s’ajoute l’utilisation de moyens de production archaïques et obsolètes. Il est également important de souligner l’absence de passerelles entre l’université, le monde de l’élevage et, plus largement, le secteur agricole.

3/ La spéculation : une conséquence, non la cause.

La spéculation sur la viande, particulièrement à l’approche du Ramadan ou de l’Aïd, n’est pas la cause première de la crise : elle en est la conséquence directe. Lorsque l’offre est insuffisante, mal régulée et mal anticipée, le marché devient un terrain propice aux pratiques opportunistes. L’État intervient alors dans l’urgence, par l’importation ou le plafonnement des prix, sans jamais traiter le problème à la racine.

4/ Importer pour calmer, pas pour résoudre.

L’importation de viandes, souvent présentée comme une solution, n’est en réalité qu’un pansement sur une plaie ouverte. Elle soulage temporairement le consommateur, mais décourage la production locale, accentue la dépendance extérieure et vide de sens toute politique de souveraineté alimentaire.

5 / Une question de volonté et de cohérence.

L’Algérie dispose pourtant de terres, d’éleveurs, d’un marché important et d’une demande constante. Ce qui fait défaut, ce n’est ni le potentiel ni les moyens, mais la cohérence, la continuité et le courage politique nécessaires pour engager des réformes profondes et durables.

Produire suffisamment de viande n’est pas un luxe. C’est une question de dignité nationale, de justice sociale et d’équité, afin de permettre aux ménages à faibles revenus d’accéder à une denrée devenue presque inaccessible. Tant que cette question sera traitée dans l’urgence et non dans la stratégie, chaque fête religieuse restera une crise annoncée.

6/ Des pistes concrètes pour sortir de l’impasse.

Pour y parvenir, il est nécessaire voire vital de mettre en place des mesures réelles, concrètes et cohérentes. À titre d’exemple :
l’introduction de nouvelles variétés céréalières telles que le triticale (croisement du blé et du seigle), appelé à remplacer progressivement le maïs, peu adapté aux zones soumises au stress hydrique ;
le développement de fourrages résistants comme l’atriplex et le bonicam, mieux tolérants à la sécheresse et aux sols salins ;
la promotion des races bovines dites africaines, mieux adaptées aux conditions climatiques locales ;
l’encouragement de l’élevage caprin, afin d’élargir l’offre et de proposer au consommateur une viande à un prix nettement inférieur à celui du bovin et de l’ovin.

A . OUARED & K. BENABID